Une enquête en cours sur la dame de Saint-Just – 5

À l’occasion des 5 ans de la découverte du sarcophage de la dame de Saint-Just : un feuilleton composé à partir des textes rédigés à l’occasion de l’exposition que le Musée archéologique départemental de Saint-Bertrand-de-Comminges lui a consacré en 2023.

Épisode 5 : Ce qu'elle mangeait révèle qui elle était

Victor Morcillo (McMaster University, Canada), Benjamin T. Fuller et Klervia Jaouen (Géosciences Environnement Toulouse), William Van Andringa (École pratique des hautes études)

Les analyses isotopiques

Cette méthode d’analyse est utilisée depuis des décennies en archéologie.

Elle s’appuie sur le fait que tout ce que nous consommons est transformé par l’organisme et utilisé pour la création et le renouvellement des tissus et analyse la composition d’os et de dents dont des échantillons millimétriques ont été extraits. Ainsi, ces analyses peuvent répondre à des questions comme le régime alimentaire, la mobilité, l’environnement et la chronologie exacte des individus.

Le saviez-vous ?
Le nombre d’individus fouillés pour les différentes phases funéraires représentées du 4ème au 10ème siècle – ainsi que la qualité de des questionnements scientifiques et de l’enregistrement archéologique déployés – font de la nécropole de Saint-Just un site adapté à une analyse à grande échelle des isotopes.
Pour la première fois en France, une analyse est lancée sur plus d’une centaine d’individus humains et animaux découverts sur un site historique ! Un seul individu n'est en effet jamais représentatif de l'ensemble d'une société, c’est pourquoi il faut des études de grande envergure pour obtenir une perspective précise.
Photographie de travail pendant l’extraction de collagène à Géosciences Environnement Toulouse en janvier 2023 (photo Benjamin Fuller)

Les os et les dents apportent chacun des informations différentes :

-        L’os renseigne sur l’alimentation de manière globale au cours des 5 ou 20 dernières années de vie.

-        L’émail et la dentine n’étant formées que pendant l’enfance, les dents renseignent sur l’origine à la naissance ou la période d’allaitement.

Après extraction, le matériau est soumis à un processus chimique qui prépare les échantillons à être introduits dans un spectromètre de masse. Cette machine identifie et compte la proportion des atomes lourds et légers (soit les isotopes stables) des éléments qui le composent.

Dissolution des échantillons acides pour récupérer la partie organique de l'os à Géosciences Environnement Toulouse en janvier 2023 (photo Victor Morcillo et Benjamin Fuller)

Par exemple, pour savoir ce que les individus ont mangé, les niveaux de carbone (13C/12C) et d'azote (15N/14N) et leur relation avec la chaîne alimentaire doivent être recherchés. En revanche, pour savoir où les individus vivaient ou connaître les caractéristiques environnementales de leur région, seront examinés des éléments tels que le strontium (87Sr/86Sr), l'oxygène (18O/16O) ou le soufre (34S/32S).

Résultat final du collagène (matériel organique) à Géosciences Environnement Toulouse en janvier 2023, une semaine après le début de la préparation (photo Victor Morcillo et Benjamin Fuller)

La datation au carbone 14 : un curieux mystère temporel

De toutes les études isotopiques existantes, l’analyse du carbone 14 est sûrement la plus connue. Elle permet de connaître, avec une certaine précision, une fourchette d’années au cours desquels les éléments organiques sont morts, grâce au calcul du taux de décomposition de cet isotope radioactif.

En 2023, 26 individus humains, une vache et un charbon de bois avaient fait l’objet d’une analyse carbone 14 sur le site de Saint-Just.

Tous proposent une chronologie parfaitement cohérente avec les informations observées sur le terrain… sauf la jeune femme du sarcophage. Alors que les isotopes suggèrent qu’elle est morte vers 2 av. J. C. et 130 apr. J. C., la typologie du sarcophage ainsi que les autres données archéologiques indiquent que les dates se situent plutôt entre 450 et 600 apr. J. C. Comment peut-il y avoir un si grand écart entre les deux propositions ?

Le squelette aurait-il été déplacé dans le sarcophage des siècles après la mort de la jeune femme ? L’étude taphonomique indique que le corps s’est sans aucun doute décomposé dans le sarcophage et exclut donc toute possibilité qu’il ait été déplacé.

Dans l'attente d'autres analyses plus spécifiques et étant donné la possibilité qu'un élément ait pu contaminer l'analyse, les données archéologies sont privilégiées pour l’instant et il reste considéré qu’il s'agit plus vraisemblablement d'une personne décédée durant l'Antiquité tardive.

Les analyses isotopiques encouragent en ce sens puisque les données préliminaires indiquent que cette femme aurait consommé des ressources alimentaires venant de la mer. Or, celles-ci sont connues pour « vieillir » artificiellement les dates obtenues avec le C14.

Cette donnée pourrait donc expliquer l’écart entre les observations de terrain et les analyses carbone 14.


 Un régime alimentaire qui distingue la jeune femme du reste de la population

L’extraction d’un fragment de côte a permis d’identifier son alimentation générale pendant ses cinq dernières années de vie. On observe :

-        Des végétaux : des plantes C3 comme le blé, l’orge et des légumes d’origine européenne. En revanche, la consommation d’autres céréales comme le millet (introduit dans la région à l’époque) n’a été que sur une base réduite et occasionnelle.

-        Des protéines : il s’agit, pour les individus de l’Antiquité tardive ayant fait l’objet d’analyses isotopiques, de la personne ayant consommé le plus de viande entre tous !

-        Les études sur les acides aminés sont encore en cours : elles permettront de préciser notamment la consommation de ressources aquatiques.

Ce type d’alimentation s’inscrit parfaitement dans la période et est celui d’une classe sociale élevée, dont la richesse du contexte funéraire est également représentative.

Diagramme sur lequel observer tous les individus humains étudiés. Les individus de l’Antiquité tardive sont représentés par un triangle. En rouge : notre protagoniste se distingue du reste des individus (document Victor Morcillo)

Une jeune femme d’origine étrangère à la région ?

Tant pour cet individu que pour les autres, les études qui révèleront le lieu de naissance approximatif sont encore en cours. Quatre échantillons dentaires ayant été prélevés sur ses premières et troisièmes molaires permettront d’identifier où elle était au moment de sa naissance, de son enfance, de son adolescence et de sa vie de jeune adulte avant sa mort.

Bien que l’étude soit encore en cours, la présence au sein de la nécropole d’individus ayant une consommation élevée de protéines marines indique la possibilité de populations locales et venant d’ailleurs. On peut donc s’attendre à observer des modèles de mobilité parmi les individus.

Voici donc une étude aussi prometteuse qu’inédite, qui permettra de connaître des aspects très concrets de la vie des personnes inhumées à Saint-Just : de leur régime alimentaire à leurs déplacements. Dans le cas précis de la dame de Saint-Just, cela a pour l’instant permis de distinguer son niveau social ainsi qu’une probable origine étrangère à la région.


© Archéologie au village