Entre ville et campagne : une enquête en cours sur le territoire de Lugdunum des Convènes

Le Projet Collectif de Recherche consacré à l’antique Lugdunum des Convènes structure depuis 2018 un ensemble dense d’activités scientifiques, de formation universitaire et de valorisation territoriale déployées tout au long de l’année. L’étude archéologique contribue à une réflexion plus large sur les territoires ruraux contemporains.

Le programme scientifique participe également aux politiques de valorisation du territoire engagées dans le cadre du projet « Grand Site », porté par la Région Occitanie avec le concours du Département de la Haute-Garonne, de l’État / Ministère de la Culture ainsi que des communes de Saint-Bertrand-de-Comminges et de Valcabrère. En ce sens, l’archéologie ne constitue pas seulement un outil de connaissance du passé : elle fournit également les bases historiques, paysagères et patrimoniales indispensables à toute réflexion sur l’aménagement, la gestion et le développement durable du territoire.

Le volet scientifique et méthodologique du PCR est valorisé à travers un important programme de publications, de conférences et de séminaires universitaires. Le séminaire de recherche de l’École pratique des hautes études propose notamment une réflexion renouvelée sur la notion de ville à l’époque romaine, sur les dynamiques de transformation des espaces urbains et périurbains entre l’Antiquité tardive et le Moyen Âge, ainsi que sur les méthodes contemporaines d’analyse des territoires anciens.

Le programme comprend également un volet majeur de formation à la recherche destiné aux étudiants de Master et de doctorat. Les chantiers de Saint-Just de Valcabrère, de RUE 352 et les opérations de prospection constituent de véritables terrains-écoles où les étudiants sont initiés aux méthodes de fouille, à l’enregistrement stratigraphique, aux relevés numériques, aux études de mobilier, à l’anthropologie funéraire et plus largement aux pratiques de l’archéologie contemporaine.

Enfin, le Projet Collectif de Recherche constitue aujourd’hui un véritable laboratoire de médiation scientifique et d’« archéologie publique ». Depuis 2022, les chantiers de Saint-Just de Valcabrère et de RUE 352 accueillent chaque année environ 3 000 visiteurs et scolaires, accompagnés par des médiateurs spécialement formés. Cette politique d’ouverture au public contribue à renforcer l’ancrage territorial du projet, à diffuser les connaissances scientifiques auprès des habitants et des visiteurs, et à faire du patrimoine archéologique un acteur central de la vie culturelle locale.


Une ville et son territoire : dynamiques de peuplement de la protohistoire à aujourd’hui

LiDAR de Saint-Bertrand-de-Comminges
Le bassin de Saint-Bertrand-de-Comminges : image LiDAR (C. Fruchart). La zone en rouge délimite l’emprise de la ville fondée à l’époque augustéenne.

Il ressort de l’enquête en cours deux axes de réflexion majeurs : d’une part, la ville romaine n’est peut-être pas l’héritière d’un pôle de peuplement protohistorique important (dans le sens où les occupations antérieures à l’époque romaine sont peu développées) ; ce qui fait de la fondation urbaine augustéenne un acte politique fort, en lien avec l’installation d’un système civique inédit : la ville romaine offre de toute évidence un nouveau modèle d’organisation communautaire qui a provoqué des transferts de population et par la force des choses une restructuration des habitats du territoire. Une ville romaine comme Lugdunum est ainsi au premier chef une entité politique ; elle se place dans une transition voulue et sa fondation relève d’une décision programmatique intervenue sans doute comme ailleurs en Gaule Chevelue autour de 12 av. J.-C., date de la fondation de l’autel du Confluent à Lyon qui marque l’inauguration du système provincial par l’empereur Auguste. Et sa fonction désignée est dès le départ celle de capitale des Convènes, une cité-état définie comme la réunion (c’est le sens de convenae) des peuples aquitaniques longtemps belliqueux, qui habitaient le piémont et les vallées des Pyrénées centrales irriguées par la Garonne et ses affluents. Sur le site de la future Lugdunum, des traces d’occupation assez ténues, localisées au pied de la colline portant la cathédrale et désormais sur le site de Saint-Just, indiquent qu’un peuplement existait dans la plaine à la fin de l’Âge du Fer, sans que l’on puisse toutefois caractériser son statut précis : il y avait peut-être là un petit établissement, un point d’appui des Tectosages (d’où le nom celtique de Lugdunum ?), en tout cas un site difficilement identifiable, dans l’état actuel de la documentation archéologique, à un centre indigène d’importance. Le choix du site a certainement découlé du contexte diplomatique du moment, d’une histoire locale que nous ignorons et qui mêlait les intérêts du pouvoir romain et des élites locales qui portaient le projet municipal. L’objectif apparaît toutefois clairement dans les documents administratifs consultés par Pline : la ville a été fondée, dit-il, pour rassembler la diversité des peuplements locaux, mox in oppidum contributi Convenae.

D’autre part, alors qu’elle a changé de nom, devenant Convenae, la ville de l’Antiquité tardive ouvre sur une ruralisation du territoire et non pas sur une continuité urbaine, dans une dispersion de l’habitat qui est un héritage du haut Moyen Âge dans le sens où la ville semble se maintenir au IVème siècle, tout en se déplaçant sur la colline de l’actuelle ville-haute. L’évolution du site de Saint-Just, situé à 500 m des limites de la ville du Haut-Empire, s’explique très certainement à la lumière des changements sociétaux intervenus à cette époque : l’installation d’une nécropole monumentale d’un nouveau genre, attribuée à la première communauté chrétienne de la ville, témoigne en effet de temps nouveaux, de la modification des structures de pouvoir et des comportements élitaires qui rejaillissent forcément sur l’organisation urbaine. Au tournant du IVème et du Vème siècle, la construction dispendieuse d’une muraille qui vient circonscrire l’actuelle ville haute rend compte d’une accélération de ces changements qui aboutira non pas à la continuité urbaine qu’ont connue la plupart des villes romaines de Gaule, mais à un phénomène de ruralisation du territoire urbain dont Grégoire de Tours semble faire état dès le VIème siècle. En d’autres termes, à peine cinq siècles après sa fondation, la ville est retournée aux champs et à l’agriculture vivrière, nous laissant l’héritage d’un village, Saint-Bertrand-de-Comminges, composé de communautés de quartiers et de hameaux.


Une ville romaine et sa périphérie : étude du fait urbain

Les grandes fouilles du XXe siècle et l’archéologie aérienne ont permis de dresser un plan de la ville publié en 1992. Celui-ci montre un centre monumental composé des édifices publics habituels malgré une disposition spécifique, toujours non expliquée, de la place publique. On trouve un temple majeur consacré sans doute au culte dit impérial (Rome et Auguste), articulé sur le théâtre adossé à la colline grâce à une longue porticus post scaenam, également un macellumainsi qu’un grand balnéaire appelé « thermes du forum ». D’autres monuments sont plus énigmatiques, comme la place située à l’arrière du temple ou le grand hall donnant au sud sur le portique de la place du marché. Autour du centre monumental, on reconnait également sur le plan dressé en 1992 l’organisation générale de quartiers d’habitation dominés par de grandes domus ainsi qu’un sanctuaire périurbain au lieu-dit « Signan », au pied du Mont Laü. 

Les prospections géophysiques contribuent à compléter progressivement le plan de la ville antique en révélant les espaces périphériques que les auteurs anciens désignaient sous le terme de continentia, c’est-à-dire les zones qui prolongent et structurent l’agglomération au-delà de son noyau bâti. Au nord, les relevés radar ont mis en évidence une limite urbaine nette correspondant à l’actuel « chemin des Campagnes ». Les données suggèrent ainsi que l’agglomération antique ne se développait pas jusqu’à la Garonne, où aucune structure pouvant être interprétée comme un aménagement portuaire n’a, à ce jour, été identifiée. À l’est, l’espace urbanisé semble également s’ouvrir sur une vaste zone demeurée vierge d’occupation de part et d’autre du ruisseau du Plan. À titre d’hypothèse de travail, et par analogie avec les observations réalisées dans le secteur nord, cet espace pourrait correspondre à des loca publica, c’est-à-dire à des espaces publics non bâtis participant à l’organisation générale du paysage urbain antique. Au-delà, la présence d’une route dite d’Espagne n’a pas été vérifiée, non plus celle d’une nécropole alignée sur celle-ci. En revanche, au lieu-dit Herrane, les prospections géophysiques assorties d’une fouille ont permis de reconnaitre un mausolée intégré dans une grande enceinte délimitant un hortus d’un hectare, vraisemblablement rattachée à une grande résidence suburbaine. Un axe de direction nord-sud et descendant de la route principale sortant du camp de Tranquistan montre que toute la périphérie orientale de la ville de Lugdunum a été impactée par la présence d’un camp militaire en dur, mieux connu désormais grâce aux prospections magnétiques et radar de l’Institut Autrichien de Vienne (S. Groh) et désormais daté de la fin du IIIème siècle (J.-P. Duchemin).

À l’ouest, la limite de la ville est désormais bien identifiée au-delà du cimetière actuel. Elle ouvre, là encore, sur un espace non bâti, tandis que la nécropole se développe largement au-delà des limites urbaines, sur le talus de Barsous, à près d’un kilomètre de la sortie de la ville antique. La zone bâtie reconnue de l’agglomération est pour l’instant à peine supérieure à 40 hectares, ce qui fait de Lugdunum une ville relativement modeste, d’une taille inférieure à Pompéi, mais très en dessous des grandes villes des Trois Gaules qui dépassaient souvent la centaine d’hectares. Dans le quartier de Signan qui désigne le vallon séparant la ville haute actuelle du Mont Laü, on trouve un sanctuaire composé de plusieurs temples que l’on peut attribuer au lieu de culte de la communauté urbaine : les édifices religieux sont exactement contigus à l’espace urbanisé de la ville, dans une configuration proche de celle rencontrée à Trèves (Altbachtal) et à Avenches (Cigognier), comme si cette position liminale des dieux construisait une articulation nécessaire avec le territoire sur lequel la ville régnait ; cet emplacement donné aux dieux, en périphérie immédiate, était tout autant adapté à leur rôle de gardiens de la communauté urbaine.


Territoires urbains et topographie funéraire de l’époque romaine au Moyen Âge

Les nécropoles, très mal connues à Saint-Bertrand-de-Comminges, constituent un autre angle d’approche privilégié dans la compréhension de la ville antique et médiévale. Concernant la topographie des ensembles funéraires du Haut-Empire, il est possible d’identifier la nécropole de la route de Toulouse, aujourd’hui recouverte par le village de Valcabrère, comme la nécropole suburbaine principale de l’agglomération qui fonctionne comme il se doit avec la grande entrée de la ville. L’autre nécropole du Haut-Empire, la nécropole de Barsous, existait le long de la route de Dax, à plus d’un kilomètre à l’ouest de l’agglomération ; elle a pu être repérée par les images LiDAR dans les taillis qui bordent la route actuelle. L’évolution des pratiques funéraires est, elle documentée, par la fouille d’une nécropole monumentale du IVème siècle fouillée depuis 2017.

Plan et ortho-photographie de la nécropole tardive de Saint-Just.
Plan et ortho-photographie de la nécropole tardive de Saint-Just (F. Tourneau et F. Giraud)

Celle-ci est atypique parce qu’installée en dehors de tout axe viaire et organisée autour de mausolées monumentaux dont un hors norme par ses dimensions (mausolée K) : la chambre funéraire hypogée construite à l’origine en grand appareil de marbre blanc fait plus 100 mètres carrés et 3 m de profondeur avec une superstructure dont on conserve des fragments de sol. Cet ensemble funéraire, situé à proximité de l’église romane de Saint-Just de Valcabrère, dans la périphérie orientale de la ville, est extraordinaire dans le sens où il documente une façon nouvelle de présenter la et les morts à partir du IVèmesiècle apr. J.-C. Ce cimetière peut désormais être attribué à la première communauté chrétienne de Convenae.

Loin de se résumer à une nécropole de l’Antiquité tardive, le site de Saint-Just de Valcabrère apparaît désormais, après sept campagnes de fouille (2017-2023), comme un véritable pôle de peuplement occupé à partir du 2e Âge du Fer. Si la nécropole du IVème siècle est prolongé par un cimetière du haut Moyen Âge dominé par une église paléochrétienne, l’An Mil marque un tournant, à double titre, d’abord parce que le grand mausolée K est démantelé pour la construction de l’église romane de Saint-Just qui s’affirme alors comme un nouveau pôle économique au sein d’un paysage recomposé par les établissements seigneuriaux installés en bord de Garonne (Bordes-de-Garonne et Valcabrère).


Le PCR, une structure scientifique permanente

L’ensemble de ces opérations montre que le Projet Collectif de Recherches consacré à Lugdunum des Convènes fonctionne désormais comme une structure scientifique permanente, articulant de manière étroite fouilles de terrain, études spécialisées, analyses de laboratoire, formation universitaire, médiation scientifique et préparation des publications.

Le PCR ne se limite plus à une succession de campagnes archéologiques saisonnières : il constitue aujourd’hui un programme de recherche intégré, mobilisant tout au long de l’année une équipe pluridisciplinaire française et internationale. Les opérations engagées permettent de renouveler profondément la connaissance de l’antique Lugdunumdes Convènes et de ses transformations entre l’Antiquité, l’Antiquité tardive et le Moyen Âge, grâce au croisement des approches stratigraphiques, géophysiques, anthropologiques, isotopiques, génétiques, archéozoologiques, topographiques et numériques.

La mise en place d’une équipe SIG, les analyses ADN et isotopiques conduites sur une population historique, ainsi que les travaux de publication en cours témoignent également d’un changement d’échelle méthodologique. Le territoire de Saint-Bertrand-de-Comminges et de Valcabrère devient progressivement un véritable laboratoire d’expérimentation pour les méthodes contemporaines de l’archéologie territoriale, urbaine et funéraire.

Le programme joue également un rôle structurant dans la formation à la recherche. Chantiers-écoles, stages spécialisés et encadrement de travaux de Master et de doctorat contribuent à former une nouvelle génération de chercheurs aux pratiques actuelles de l’archéologie et des sciences associées.

Enfin, à travers les actions de médiation développées sur les chantiers et lors des sessions collectives de travail, le PCR participe pleinement à la diffusion des connaissances scientifiques auprès des habitants, des visiteurs et des scolaires. Cette articulation entre recherche de haut niveau, formation et ouverture au public fait désormais du Projet Collectif de Recherches un acteur majeur de la valorisation scientifique et culturelle du territoire de Saint-Bertrand-de-Comminges / Valcabrère.


© Archéologie au village