Une enquête en cours sur la dame de Saint-Just – 3
À l’occasion des 5 ans de la découverte du sarcophage de la dame de Saint-Just : un feuilleton composé à partir des textes rédigés à l’occasion de l’exposition que le Musée archéologique départemental de Saint-Bertrand-de-Comminges lui a consacré en 2023.
Épisode 3 : Du tissu et du plâtre
De l’observation du gypse…
Lors de son ouverture, le sarcophage a révélé une grande quantité de matière blanche, solide et crayeuse. Celle-ci était localisée sur la moitié inférieure de l’individu, couvrant son corps du bassin aux chevilles.
Cette matière n’a pas pu être identifiée sur le terrain, mais a été entièrement prélevée et les régions anatomiques du squelette qu’elle recouvrait ont été référencées.
Un échantillon a ensuite fait l’objet d’analyses physico-chimiques qui ont montré qu’il s’agissait de gypse : l’analyse a été effectuée par l’équipe NARCOS (NAnomatériaux et matériaux nano-structurés : Réactivité, Caractérisation et spectroscOpieS) du laboratoire CNRS MONARIS de Sorbonne Université, dirigée par le Prof. Ludovic Bellot-Gurlet. Il s’agit du matériau qui compose le plâtre actuel et qui a donc été volontairement déposé ou utilisé en grande quantité dans ce contexte funéraire, uniquement sur les jambes de la jeune femme.
Le gypse prélevé dans la cuve du sarcophage était très fragmenté, mais un amas plus important se trouvait sous le bassin de la jeune femme.
Cet amas présentait de nombreuses empreintes textiles et des traces de plis. Il a été interprété sur le terrain comme un sac ou un amas de tissus. On l’a donc prélevé en bloc, en un seul morceau, pour qu’il soit fouillé en laboratoire. D’autres empreintes textiles ont été relevées après ce prélèvement, sur des fragments de gypse plus petits, au niveau des tibias.
... À celles d'empreintes textiles
La fouille de l’amas de gypse ainsi que l’analyse des fragments marqués d’empreintes textiles ont été réalisées en octobre 2022. L’objectif de cette opération était de comprendre le rôle du gypse et du tissu dans l’aménagement de la tombe.
Il a ainsi été révélé que l’amas avait figé l’empreinte d’un tissu replié sur lui-même et resserré « en boule », comme deux pans d’une même étoffe assemblés pour former un système de fermeture sans nœud.
L’examen des empreintes textiles à la loupe binoculaire a permis de caractériser l’étoffe comme une toile à dominante chaîne ou trame, dont les fils simples de torsion S mesurent environ 0,2mm de diamètre et dont la réduction est de 20 fils/cm dans un sens et de 40 fils/cm dans l’autre.
Les fragments de gypse prélevés au-dessus des jambes de la jeune femme ont également été observés à la loupe binoculaire. Tous portaient des empreintes de trois types :
- Des empreintes textiles de la même étoffe que celle identifiée sur l’amas de gypse
- Des empreintes ligneuses interprétées comme la trace résiduelle de bois disparus
- Des empreintes de ridules interprétées comme le négatif de la peau de la défunte en contact avec le plâtre.
Ces éléments couplés à la localisation des fragments sur le corps de la jeune femme ont permis de formuler l’hypothèse suivante : un linceul imbibé de plâtre aurait été placé autour des jambes nues de la défunte. L’amas formé de tissu et de plâtre gisant entre les jambes de la défunte correspondrait alors au système de fermeture de ce linceul. Celui-ci se trouvait probablement initialement sur le bassin mais aurait glissé lors de la décomposition du corps.
Reconstituer les gestes d’embaumement
Cette hypothèse d’un linceul imbibé de plâtre sur les jambes nues a donc fait l’objet d’une expérimentation.
On a alors utilisé du plâtre de Paris dont la composition est identique à celle du gypse et un tissu de réduction et d’armure proches de celles observées sur les empreintes textiles. Le tissu a été plongé dans le plâtre et a été disposé sur les jambes nues d’une femme de la même classe d’âge que la défunte. Les empreintes obtenues une fois le plâtre sec ont ensuite été confrontées à celles observées sur les restes archéologiques.
Le résultat de cette expérimentation a dépassé toutes les attentes, puisque celle-ci a permis de valider l’hypothèse proposée mais l’a aussi enrichie.
Le tissu imprégné de plâtre est apparu d’une blancheur saisissante qui a évoqué celle d’une statue de marbre ou d’un gisant : sans aucune certitude, on peut supposer que c’est l’effet qui a été recherché lors de l’embaumement.
Les empreintes observées dans le plâtre sont finalement en tout point semblables à celles des restes archéologiques, y compris celles des traces ligneuses, bien qu’aucun bois n’ait été utilisé. Ces empreintes se trouvant au niveau des articulations, l’expérimentation a permis de comprendre qu’il s’agit en fait d’empreintes de peau.
Enfin, la fermeture du linceul imbibé de plâtre n’a pas non plus nécessité de nœud pour tenir et un amas similaire à celui découvert dans la sépulture a été recréé.
L’hypothèse de départ a donc été confirmée par l’expérimentation : la jeune femme a été inhumée avec un linceul imbibé de gypse entourant ses jambes nues, du haut de ses hanches à ses chevilles.
Des restes de tissus minéralisés
La conservation des restes textiles au sein du sarcophage a également été favorisée par l’oxydation des clous du cercueil. Celle-ci a permis la minéralisation de petits fragments de tissus au contact du métal, notamment au niveau de la tête des clous.
Deux sortes de tissus supplémentaires ont été observés en plus de celui empreint dans le gypse.
Le premier est un tissu très fin et le deuxième une toile plus grossière. La restitution en 3D du cercueil en bois et l’analyse de la position des clous a montré que les tissus devaient se trouver sur le couvercle du cercueil en bois.
La connaissance sur ces deux tissus sera affinée par une analyse en laboratoire des restes de tissus minéralisés sur la tête des clous qui est encore en cours.