Les os animaux de Saint-Just de Valcabrère : les déchets d'une communauté ecclésiastique du XIe siècle ?

Après les campagnes de fouilles et de prospections, les archéologues se consacrent à l’étude des milliers de vestiges mis au jour. L’étude de la nécropole de Saint-Just permet de retracer l’évolution du site depuis les premières sépultures de l’Antiquité tardive jusqu’à la fondation, au XIe siècle, d’un établissement ecclésial.

Anthropologues, archéozoologues, céramologues, spécialistes des végétaux, des matériaux de construction ou encore des monnaies croisent leurs observations afin de restituer l'histoire de ce lieu exceptionnel et de mieux comprendre les communautés qui l'ont occupé. La fouille ne constitue ainsi que la première étape d'une enquête scientifique plus vaste, dont les études spécialisées permettent de révéler toute la richesse des vestiges découverts.

L'étude des ossements animaux conduite par Franck Decanter (AOROC) constitue une recherche en cours du programme de recherche consacré à la nécropole de Saint-Just de Valcabrère. Au-delà de l'identification des espèces consommées, elle permet de restituer les pratiques alimentaires, les modes de gestion des déchets et, plus largement, le statut social de la communauté qui occupait le site au moment de la construction de l'église romane.

Les fouilles de Saint-Just ont profondément renouvelé notre connaissance de l'histoire du lieu. Plus de 500 structures archéologiques ont été mises au jour, révélant une longue occupation, depuis les sépultures de l'Antiquité tardive jusqu'au cimetière médiéval, en passant par les installations liées au chantier de construction de l'église romane du XIe siècle. Cette transformation du site s'est accompagnée d'un important remodelage de la nécropole : des silos, fosses et grandes cavités, ouvertes notamment lors du démantèlement des monuments funéraires antiques, ont servi de réceptacles à d'importants dépôts de déchets domestiques.


Un assemblage qui révèle une alimentation de qualité

C'est dans ces contextes que Franck Decanter étudie un ensemble exceptionnel de plus de 15 000 restes osseux animaux. Leur concentration et leur excellent état de conservation offrent une image rare des pratiques alimentaires d'une communauté installée sur le site au XIe siècle.

Les espèces consommées appartiennent principalement à la tétrade classique des sociétés médiévales — bœufs, moutons, chèvres, porcs et poules. Mais l'intérêt de cet assemblage réside moins dans cette composition générale que dans la qualité des animaux consommés. Les analyses montrent notamment que les jeunes animaux tels que porcelets, agneaux et veaux participent largement aux apports carnés, révélant une alimentation de qualité. Les dépôts ne correspondent pas aux rejets habituels d'une communauté paysanne ou d'éleveurs ; ils témoignent plutôt du niveau de vie d'une communauté privilégiée.


Des traces laissées sur les os à la restitution d'une scène vivante

Les traces laissées sur les os apportent également de précieuses informations. Des marques de découpe et de cuisson observées sur des os illustrent les types de pratiques bouchères et de préparations culinaires, tandis que la présence de coprolithes, d’os digérés et les nombreuses traces de dents sur les os, révèlent qu'après leur abandon les déchets furent parcourus par les chiens et autres animaux détritivores. On peut ainsi restituer une scène particulièrement vivante : celle d'une vaste fosse, ouverte lors du démontage du mausolée K ou des travaux préparatoires à l'édification de l'église, dans laquelle furent progressivement déversés les déchets alimentaires de la communauté. Les choucas, déjà présents près des dépotoirs autour de Saint-Just et dont quelques ossements nous sont parvenus, participaient probablement eux aussi à cette chaîne naturelle de recyclage.


Quelques découvertes remarquables

Parmi ces milliers de vestiges apparaissent enfin quelques découvertes remarquables. Le fragment d’une coquille Saint-Jacques renvoie probablement au passage d’un pèlerin. Les restes d'une cigogne, peut-être d'un loup, une cheville osseuse de bouquetin, mais surtout la mandibule d'un jeune ours mâle, encore munie de sa canine, interrogent les archéologues. La présence de ce dernier os peut relever d'une consommation, comme cela est parfois attesté dans les contextes aristocratiques médiévaux, ou provenir d'une peau munie de tout ou partie de la tête et des extrémités des pattes. Associés à une alimentation de qualité et à d’autres témoignages (sceau et scellés de marchandise), ces vestiges renforcent l'hypothèse que les occupants de Saint-Just appartenaient à une communauté ecclésiastique susceptible d'exercer un pouvoir seigneurial. Dans ce contexte, l'établissement religieux aurait administré des terres, perçu des redevances, contrôlé des hommes et des ressources, et organisé une partie de la production agricole du territoire.

La mandibule d'un jeune ours mâle encore munie de sa canine (F. Giraud)

Ainsi, l'étude archéozoologique ne se limite pas à dresser l'inventaire des espèces présentes. Elle restitue le fonctionnement quotidien d'une communauté, ses pratiques alimentaires, ses modes de consommation, sa gestion des déchets et, plus largement, les transformations d'un site en pleine mutation. En associant l'analyse des ossements animaux aux données stratigraphiques et architecturales, Franck Decanter contribue à redonner vie à un moment essentiel de l'histoire de Saint-Just : celui où l'ancienne nécropole laisse place à un nouvel ensemble ecclésial, révélant l'émergence d'un centre de pouvoir religieux au cœur du Comminges médiéval.


© Archéologie au village