Une enquête en cours sur la dame de Saint-Just – 2

À l’occasion des 5 ans de la découverte du sarcophage de la dame de Saint-Just : un feuilleton composé à partir des textes rédigés à l’occasion de l’exposition que le Musée archéologique départemental de Saint-Bertrand-de-Comminges lui a consacré en 2023.

Épisode 2 : L'étude anthropologique : une jeune adulte

Camille Coupeur (École pratique des hautes études)

Afin d’en apprendre plus sur l’individu inhumé au sein du sarcophage SP 770, une étude anthropologique a été réalisée en deux temps :

-        La phase terrain : observation des ossements in situ et des modalités d’embaumement et d’inhumation du corps

-        La phase laboratoire : description des caractéristiques biologiques de l’individu (sexe, âge, éventuelles pathologies).

Observation des os en contexte : l’étude taphonomique

La taphonomie a pour but de comprendre les mouvements qui ont eu lieu dans la tombe, de sa fermeture à sa découverte.  Pour cela, elle s’intéresse à la position des ossements au sein de la tombe et les uns par rapport aux autres. Ainsi, elle permet de restituer, en inversant les mouvements observés, la position originelle de l’individu et les gestes funéraires effectués lors de la mise en terre.

Le saviez-vous ?
Les mouvements observés par l’analyse taphonomique peuvent être d’origine naturelle (liés à la décomposition du corps ou à l’infiltration de sédiment), animale (déplacement ou grignotage des ossements) ou humaine (réouverture de sépulture, pillage…)

Ici, le corps s’est décomposé au sein d’un espace vide : on le remarque également grâce à la position des ossements.

– Les côtes et les os coxaux sont mis à plat, effondrés après la décomposition des tissus mous.

– La cage thoracique cependant, est restée en connexion avec les vertèbres thoraciques et les côtes ne se sont pas déplacées en dehors du volume du corps. Cela indique que le thorax de l’individu était maintenu, probablement par un vêtement ou un linceul serré.

– Le bras droit en revanche, bien qu’il soit toujours articulé, se trouve à distance du corps : s’il s’agissait d’un linceul, celui-ci ne maintenait pas les bras le long du torse.

– Le bras gauche, quant à lui, présente des connexions plus lâches, voire inexistantes au niveau de la main. Cela démontre que le corps de l’individu a glissé au sein du cercueil, le long de la paroi nord. On suppose que ce glissement du corps a eu lieu pendant la décomposition et non pendant l'inhumation en raison des connexions différentes entre côtés droit et gauche et le maintien de la main droite en connexion stricte, le long de la paroi sud du cercueil, sous le sédiment infiltré.

– Les membres inférieurs sont en revanche moins bien conservés mais conservent quelques connexions strictes. Celles-ci laissent penser que les jambes de l’individu étaient elles aussi habillées.

– Les ossements des pieds sont entièrement déconnectés mais restent groupés dans un volume restreint : cela indique la présence de chaussures aux pieds de l’individu.

Vue en plan du squelette au sein du sarcophage (photo Flore Giraud)

L’individu était donc : placé sur le dos, au centre de la sépulture, les bras le long du corps et les membres inférieurs en extension. Il était entièrement habillé, probablement avec des vêtements serrés en haut laissant les bras libres ou dans des manches lâches, et portait des chaussures.


Problèmes de conservation et de représentation

Le saviez-vous ?
On juge l’état d’un squelette lors de sa découverte en termes de conservation et de représentation :
- La conservation désigne l’état de l’os en lui-même (bon état, plutôt fragile ou fragmenté ou altéré par des phénomènes physico-chimiques)
- La représentation sert à quantifier le pourcentage d’os présent sur le squelette.

L’individu de la SP 770 présente une bonne représentation puisque la quasi-totalité de son squelette est présente. Chaque partie du corps est correctement représentée en dehors du crâne et de la main gauche.

La conservation en revanche est plutôt mauvaise : la partie extérieure des os, que l’on nomme « corticale », est altérée et friable. Beaucoup des ossements sont fragmentés et présentent un éclatement très probablement dû à l’action de la brushite : un phénomène taphonomique souvent observé sur les squelettes provenant de sarcophage.

Cristaux visibles sur les ossements, probable brushite (photo Camille Coupeur)

La brushite désigne de petits cristaux qui se forment à partir de la substance minérale osseuse en cas d’environnement clos, inaccessible à l’eau et acide (soit le type d’environnement créé par le sarcophage, acidifié par le processus de décomposition du corps). L’éclatement des ossements lié à la brushite rend impossible bon nombre d’observations, mais celle-ci n’a pas touché la totalité des ossements. Une partie d’entre eux a en effet été protégé par le gypse et le sédiment infiltré.

La carte d’identité d’un squelette : les données biologiques

La mauvaise conservation du squelette ne permet pas de réaliser toutes les observations possibles : on ne peut pas, par exemple, estimer la stature de l’individu. Une gracilité générale se dessine tout de même.

L’analyse pathologique, qui fournit des informations sur l’état de santé de l’individu, s’intéresse à la partie corticale de l’os. La brushite rend donc l’analyse pathologique impossible, en dehors de l’observation de quelques caries.

Carie observée sur la mandibule (photo Camille Coupeur)

Cependant, la mauvaise conservation du squelette n’a pas empêché de déterminer le sexe de l’individu et d’estimer son âge :

– La détermination du sexe a été réalisée dès la phase terrain, grâce à la méthode de la Diagnose Sexuelle Probabiliste (DSP), mise au point par Murail et ses collaborateurs en 2017. À l'aide d'une série de mesures prises sur les os coxaux, cette méthode a permis de déterminer l'individu comme étant une femme avec plus de 95% de certitude, ce qui est cohérent avec la gracilité générale observée.

– L'estimation de l'âge a aussi pu être réalisé en laboratoire, grâce à la méthode BAE (Bayes Age Estimation), mise au point en 2010 par Coqueugniot et Weaver, qui utilise les stades de fusion des ossements pour estimer l'âge des adolescents et des jeunes adultes. L'application de cette méthode a permis d’estimation l’âge de la jeune femme entre 18 et 22 ans, avec également 95% de certitude.

Ligne de fusion osseuse (synostose) observable sur les ossements de la jeune femme (photo Camille Coupeur)
Le saviez-vous ?
Les immatures ont des ossements en plusieurs parties pour permettre leur croissance, et celles-ci se fusionnent une fois leur taille adulte atteinte. L'âge de fusion des différents ossements diffère selon les parties du squelette, ce qui permet une estimation précise de l'âge chez les enfants, les adolescents et les jeunes adultes.

L'individu inhumé au sein du sarcophage SP 770 est donc une jeune femme, qui est âgée entre 18 et 22 ans. La présence de quelques caries indique une hygiène dentaire plutôt mauvaise, bien que l'observation de pathologies et de l'état sanitaire n'ait pu être réalisée à cause de la mauvaise conservation des ossements.


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